• ro
  • en
  • hu
  • fr
  • ru
  • ua
  • es
  • it
  • de
  • Hypérion

    Il était une fois, jadis,
    Jadis, il y a longtemps,
    Une fille des rois, des plus grands rois,
    Une fille comme le printemps.

    Ellle était seule à ses parents
    Et belle parmi les belles,
    Comme la Vierge parmi les saints,
    La Lune sur le ciel.

    Dans l’ombre imposante des voûtes
    Elle marche lentement
    Vers la fenêtre où, toujours,
    Hypérion attend,

    Elle regarde comme il brille
    Dans les hauteurs lointaines :
    Sur le chemins toujours mouvants
    Des vaisseaux noirs il mène.

    Aujourd’hui vu, demain revu –
    Et le désir se lie;
    Hypérion aussi, il tombe
    Amoureaux de la fille.

    La tête aux mains, elle rêve et rêve,
    Et agrandit sa peine…
    Ainsi, rêvant toujours, de lui
    Sa tête, son âme sont pleines.

    Et le voilà comme il scintille
    Dans toutes les nuits de fête
    Vers l’ombre du château brumeux
    Quand elle va lui paraître.

    Et pas à pas, en la suivant,
    Dans la chambre il glisse…
    De ses reflets froids et glacés
    Une fine toile se tisse.

    Et quand la nuit, le doux sommeil
    Embrasse la rosière,
    Il lui caresse les belles mains,
    Il baise ses paupières.

    Et du miroir, une étincelle
    Sur son corps s’éparpille,
    Sur ses grands yeux, tout frémissants,
    Sur son visage de fille.

    Elle le contemple en souriant,
    Dans le miroir il tremble,
    Car il la suit dans tous ses rêves…
    – Leurs âmes sont ensemble.

    Elle, lui parlant dans le sommeil,
    Soupire de sa peine :
    – « Ô ! le Seigneur de toutes mes nuits !
    Il est si loin ! Qu’il vienne !

    Descends vers moi, Hypérion,
    Sur tes rayons qui brillent,
    Viens dans mon coeur, viens dans mon âme,
    Viens éclairer ma vie! »

    Il l’écoutait tout en tremblant,
    Et son éclat s’allonge;
    Puis, comme un grand éclair s’élance
    Et dans la mer il plonge.

    Dans l’eau où il était tombé
    Des tourbillons immergent,
    Et des abîmes inconnus
    Un beau jeune homme émerge.

    Dans un instant il est déjà
    Au seuil de la fenêtre
    – Un sceptre aux mains -, et, doucement,
    Dans la chambre il pénètre.

    Il était comme un voïvode,
    Et ses cheveux l’auréolent;
    Un blême linceul, tout déroulé,
    Lui couvre les épaules.

    Et l’ombre du visage livide
    Est pâle comme la cire –
    Un mort superbe aux yeux vivants
    Qui ne savent que luire.

    – « À ton appel j’ai répondu
    Et j’ai quitté ma sphère.
    Ma mère est la Voûte du Ciel,
    Et l’Océan – mon père.

    Pour que je vienne auprès de toi
    Et de ta voix profonde,
    J’ai descendu du ciel serein
    Et je naquis des ondes.

    Oh ! viens, trésor ! Laisse ce monde
    Pour que tu sois la mienne;
    Je suis Hypérion, et toi,
    Toi, tu seras ma Reine.

    Viens avec moi, tous mes palais
    Seront, ma belle, à toi !
    Les êtres, tous, de l’océan
    Vont écouter ta voix. »

    – « O ! tu es beau comme dans les rêves
    Les anges me hantaient…
    Mais sur la voie que tu me frayes
    Je ne viendrai jamais.

    Tu n’es pour moi qu’un étranger
    Qui, sans vivre, scintille;
    Je suis vivante — tu es mort,
    Tes yeux me pétrifient. »

    *

    Les jours s’en vont, les nuits aussi…
    Hypérion revint,
    Luisant toujours, sur le ciel noir.
    De ses rayons sereins.

    Pendant la nuit, dans le sommeil,
    Elle rêve et se rappelle
    Son beau Seigneur, et, sans vouloir,
    De tout son coeur l’appelle :

    –  « Descends vers moi, Hypérion,
    Sur tes raies qui scintillent,
    Viens dans mon coeur, viens dans mon âme,
    Viens éclairer ma vie ! »

    Lui, dans le ciel, l’entend; commence
    À s’éteindre de peine…
    Et là où il a disparu
    Tournoie la voûte sereine.

    Dans l’air, des flammes rouges s’envolent
    Pareilles aux météores,
    Et des abîmes du chaos
    Un beau visage prend corps.

    Sur les cheveux noirs comme la Nuit
    Sa couronne est brûlante;
    Il plane, environné de flammes
    Enormes, éblouissantes.

    De son linceul sortent, comme des ailles
    Ses mains monumentales;
    Il vient pensif et désolé
    Et son visage est pâle.

    Ses yeux miraculeux et grands
    Ont une lumière funèbre,
    Comme deux passions détruisantes
    Et pleines de ténèbres.

    – « À ton appel j’ai répondu
    Et j’ai quitté ma sphère.
    Mon père est le Soleil du Jour
    Et c’est la Nuit ma mère.

    Oh! viens, trésor ! Laisse ce monde
    Pour que tu sois la mienne;
    Je suis Hypérion, et toi,
    Toi, tu seras ma Reine !

    Oh viens, dans tes cheveux dorés
    Seront des étincelles,
    Et parmi les étoiles des cieux
    Tu surgiras plus belle. »

    – « Ô ! tu es beau, comme dans les rêves
    Les anges me hantaient…
    Mais sur la voie que tu me frayes
    Je ne viendrai jamais !

    Me brûle ton cruel amour,
    Je sens mes forces nulles,
    Tes yeux profonds me font souffrir,
    Et ton regard me brûle. »

    – « Comment veux-tu que je descende ?
    Tu ne comprends, ma belle,
    Que moi, moi je suis immortel
    Et toi, tu es mortelle ? »

    – « Mes mots, je ne les cherche pas,
    J’ignore d’où les prendre…
    Bien que tu parles clairement,
    Je ne saurais comprendre;

    Mais si tu veux que je m’éprenne,
    Que je me donne à toi,
    Alors viens sur la terre, ici,
    Et sois mortel comme moi ! »

    – « Pour un baiser, tu me demandes
    Même l’immortalité… !
    Mais je veux que tu saches ainsi
    Combien je peux t’aimer !

    Je vais renaître du péché
    Changeant ma Foi, ô ! Reine !
    À l’Eternel quoiqu’ enchaîné,
    Je veux qu’on m’en déchaîne ! »

    Et il s’en va… De cette fille
    Il veut gagner l’amour…
    Il a quitté sa place céleste
    Pour bien des nuits et jours…

    *

    Mais cependant, lui, Catalyn,
    Tendre et rusé garçon
    Qui aux festins et aux banquets
    Fait l’office d’échanson,

    Un page qui porte pas à pas
    Les traînes, gracieux,
    Enfant sans feu ni lieu, bâtard,
    Mais aux yeux audacieux,

    Aux joues de roses, qui lui donnent
    Une innocente mine,
    Il se faufile et, furtif,
    Il lorgne Catalinne.

    Mais qu’elle est belle, drôle de fille !
    Splendide, sans pareil !
    Eh, te voilà, mon Catalyn,
    Il faut que tu essayes !

    Et en passant, il l’embrassa
    Dans un p’tit coin, fébrile.
    « Mais qu’est-ce que tu veux, Catalyn ?
    Va-t-en, laisse-moi tranquille ! »

    « Ce que je veux ? Je voudrais bien
    Baiser une fois tes joues,
    Que tu sois gaie,que tu me donnes
    Un seul baiser, c’est tout ! »

    – « Je ne sais pas ce que tu veux…
    Donne-moi la paix, me laisse !
    Hypérion est dans mon cœur
    Et je le rêve sans cesse ».

    – « Tu ne sais pas ? Je vais t’aider :
    Ce n’est pas grande science !
    Il ne faut que si peu de calme
    Et si peu de patience !

    Comme le chasseur prend les oiseaux
    Dans ses pièges de chasse,
    Moi je vais t’embrasser tout doux
    Et toi – que tu m’embrasses;

    Et que tes yeux restent immobiles
    Me regardant sans cesse…
    Et si je te prends dans mes bras –
    Toi, sur tes pointes, te dresse !

    Quand mon visage va se pencher
    Sur le tien, qui sourit, –
    Qu’on se regarde infiniment,
    Sans cesse, toute la vie.

    Et pour connaître mieux l’amour
    Et entrer dans ses grâces,
    Quand je t’embrasserai, alors
    Il faut que tu m’embrasses ».

    Elle écoutait le beau garçon
    Amusée et confuse :
    Elle le refuse en acceptant,
    Et acceptant, refuse.

    Et puis lui dit : – « Il y a longtemps
    Qu’on a grandi ensemble.
    Je sais que tu es babillard
    Et que tu me ressembles…

    Mais moi j’ai vu Hypérion
    Surgissant du silence,
    Auréolant de son éclat
    Les solitudes immenses…

    Je baisse les yeux parce que je pleure,
    Je pleure mon ennui
    Quand tous les flots de l’océan
    S’en vont au loin vers lui…

    Scintille son amour profond
    Ne pouvant pas s’éteindre,
    Mais il s’éloigne de plus en plus,
    Je ne peux pas l’atteindre …

    Seules ses raies glacées parviennent
    De son monde. Néanmoins
    Je l’aimerai toujours. Toujours
    Il restera au loin…

    C’est pour cela que mes journées
    Sont tristes et désertes;
    Mais en échange, le charme des nuits
    M’émeut, me déconcerte. »

    – « Pauvre fillette, viens avec moi !
    Lui dit-il d’une voix basse;
    On va s’enfuir, gagner le monde,
    Et l’on perdra nos traces !

    Car tous les deux nous serons sages
    Et plus gais que jamais,
    Tu oublieras bien tes parents,
    Tu oublieras rêver ! »

    *

    Hypérion s’en va. Ses ailes
    Grandissent énormément,
    Et des milliers d’années passaient
    Autant que des moments.

    Un ciel d’étoiles au-dessous.
    Au-dessus ciel d’étoiles –
    Il vole, un éclair continu
    Qui dans le ciel fait voile.

    Et des abîmes du chaos
    Lui, un éclair qui erre,
    Il voit, com’e dans le Premier Jour,
    Jaillissant des lumières.

    Elles jaillissent et l’entourent
    Comme un océan limpide …
    Il vole, spectre amoureux,
    Jusqu’aux Abîmes du Vide …

    Car il arrive au bord des bords,
    Aux confins des confins –
    Là où le temps veut prendre corps,
    Veut naître… mais en vain…

    Il n’y a rien; quand même il y a
    Un Désir infini,
    Un gouffre énorme, sans fin, pareil
    À l’éternel Oubli.

    – « Oh ! bon Seigneur, je veux quitter
    L’Eternité profonde,
    Et que Tu sois toujours loué
    Partout, dans tous les mondes.

    Demande-moi, Seigneur, tout prix
    Pour que Tu change mon sort,
    Car dans Tes mains, ô Tout-Puissant,
    Sont la Vie et la Mort.

    Enlève-moi le nimbe de feu –
    L’Eternité m’écoeure !
    Et en échanges que Tu me donnes
    Une heure d’amour, une heure…

    Seigneur, du Chaos j’ai surgi –
    Je veux que j’y revienne.
    Et du Repos je suis parti –
    Je veux qu’il me reprenne ».

    – « Hypérion, maître des cieux
    Et des hauteurs sereines,
    Tu Me demandes des merveilles
    Sans nom ni sens, et vaines !

    Tu veux que tu deviennes un homme,
    Etre comme tous les êtres ?
    Mais si les hommes jamais périssent
    C’est qu’ils vont reparaître !

    Ils ne font que bâtir en vain
    Des idéals, sans cesse –
    Des flots qui meurent dans l’océan
    Et dans l’océan renaissent.

    Ils sont esclaves du hasard
    Et des malheurs du sort.
    Nous sommes au-dessus de l’espace,
    Du temps et de la mort.

    Les jours s’en vont, des jours viendront !
    Ils meurent pour renaître;
    Si le Soleil s’éteint jamais
    Un autre va paraître !

    Pour tous les êtres périssables
    La mort c’est l’avenir :
    Les gens ne meurent que pour naître,
    Ne naissent que pour mourir.

    Mais toi, Hypérion, tu restes,
    Tu resteras sans cesse !
    Demande-moi tout ce que tu veux !
    Veux-tu de la sagesse ?

    Veux-tu revoir l’Union Première ?
    Refaire l’Univers ?
    Jeter les monts dans les forêts,
    Les îles dans la mer ?

    Veux-tu donner des preuves de force ?
    Veux-tu régner, conduire ?
    Je peux t’offrir la terre entière
    Pour qu’elle soit ton empire !

    Je t’offre tous les cieux, les eaux !
    Tout l’Univers visible !
    Je t’offrirais armées, vaisseaux !
    La mort – c’est impossible… !

    Et puis, pourquoi veux-tu mourir ?
    Tourne les yeux. Va-t-en
    Vers cette terre mesquine, vile,
    Pour voir ce qui t’attend ».

    *

    Hypérion reprend sa place
    Dans les célestes sphères
    Et, comme jadis, il commence à
    Répandre sa lumière.

    Le coucher du soleil prend fin;
    Tombe la nuit de rêve…
    Et dans le calme, des eaux tremblantes,
    La lune, au loin, se lève;

    Elle scintille, et ses rayons
    Eclairent les tilleuls;
    Sur une sentier dans la forêt,
    Les amoureux sont seuls :

    – « Qh, bien-aimée, laisse-moi la tète
    Se coucher sur ton sein…
    Regarde-moi avec douceur,
    Rends-moi tes yeux sereins.

    Pénètre dans toutes mes pensées… !
    Enlève-moi l’émotion… !
    Répands le silence éternel
    Sur cette nuit de passions !

    Reste muette penché sur moi,
    Et ma douleur achève
    Car tu es mon premier amour,
    Tu es mon dernier rêve… »

    Hypérion voyait du ciel
    Sur leur visage la grâce :
    À peine l’a-t-il embrassée…
    Et voilà qu’elle l’embrasse…

    Les fleurs tout parfumées scintillent
    Et tombent dans la nuit
    Sur les cheveux des amoureux
    Comme une douce pluie.

    Elle, ravie de son amour,
    Lève les yeux. Le voit,
    Lui parle, et tous ses désirs
    Se mêlent dans sa voix :

    – « Descends vers moi, Hypérion,
    Sur tes raies qui scintillent…
    Viens dans mon âme, dans mon bonheur,
    Viens éclairer ma vie ! »

    Sur les forêts, sur les tilleuls,
    Il tremble de nouveau –
    Lui, roi des solitudes des mers
    Et des errantes eaux;

    Mais sans plonger comme autrefois
    Des yeux lui fait escorte :
    – « Un autre ou moi, visage de glaise,
    Pour toi, si peu importe !

    Dans votre vie sans horizon
    Trop de hasard se mêle.
    Dans l’univers à moi, je reste
    Glacial et immortel ».

     

    Traducere de George Pruteanu